LA REPRESSION DES EMOTIONS

Cette intervention dans les émotions qui se veut éducative va essentiellement consister à séparer lse émotions naturelles en deux camps: les émotions interdites et les émotions autorisées. Lorsque l'émotion est interdite, elle devra être cachée et refoulée, donc stockée. Lorsqu'elle est autorisée, elle pourra être utilisée, mais d'une manière truquée et manipulatrice.

Cette répression des émotions naturelles s'exerce à plusieurs niveaux: au niveau de la société, des rôles sexuels et de la famille.

L'aspect social

Dans le but de socialiser ses membres, la société va principalement demander aux individus de modérer la manifestation de leurs émotions. C'est donc essentiellement sur le degré d'expression des émotions que va se jouer la pression sociale.

On va aussi canaliser les occasions d'exprimer ses émotions. L'expression de la joie est cantonnée aux occasions festives: noces, banquets, fêtes nationales ou régionales, carnavals et boîtes de nuit, pour en citer les principales. En dehors de ces occasions, la joie semblera immature et incongrue. La colère, elle, doit s'arrêter avant les insultes et les coups. Nul n'étant censé se faire justice lui-même, chacun doit au-delà, en référer à la justice. Pour canaliser les peurs, la société assure une protection à ces citoyens et pratique également de la désinformation, à la fois pour éviter les "psychoses", nous dit-on, mais aussi pour donner aux peurs individuelles et collectives des boucs émissaires acceptables. Quant à la tristesse, des journées du deuil national aux cérémonies commémoratives en passant par les funérailles solennelles, la société propose également ses rituels pour cadrer et apaiser les chagrins. Parallèlement, les manèges à sensations et les films d'horreur nous permettent de jouer avec nos peurs pour les apprivoiser. Les manifestations sportives sont également un excellent exutoire, notamment pour les hommes, enfin autorisés, l'espace d'un match à hurler, pleurer, étreindre et embrasser à satiété.

Mais en dehors de ces échappatoires, les émotions sont mal venues. N'oublions pas que nous faisons parti d'une société dite de consommation. Comme elle cherche à nous faire croire que, grâce aux produits qu'elle commercilaise, nos fantasmes de perfection deviendront des réalités accessibles, elle camoufle tout ce qui pourrait briser le rêve. Alors, dans ce monde idéal que nous renvoie la pub, il n'y a plus de place our nos émotions. Est-on en route vers le degré zéro d'expression des émotions, le monde parfait dans lequel les individus auraient tous le même sourire inexpressif?

L'aspect "rôles sexuels"

Il est à noter également qu'un code social de répartition des émotions entre les deux sexes est toujours en vigueur aujourd'hui. Trente ans de féminisme n'y auront pas changé grand-chose et bien qu'il soit flagrant que les petites filles et les petits garçons ne sont pas du tout élevés de la même façon, surtout au niveau émotionnel, on essaie depuis peu de nous faire croire que ces différences sont uniquement génétiques, donc inchangeables. C'est l'éternel débat entre l'inné et l'acquis. Génétiquement ou pas, la joie et la colère sont des monopoles masculins interdits aux femmes et la tristesse et la peur des monopoles féminins inaccessibles aux hommes.

Les colères des femmes sont encore très mal vécues et fortement dévalorisées dans notre société. Excusez la trivialité de mon langage qui ne cherche qu'à refléter le langage de la rue, mais encore aujourd'hui, une femme en colère est qualifiée d'"hystérique", "d'emmerdeuse", de "mal baisée" ou alors, "elle a ses règles". La mauvaise humeur féminine est forcément hormonale, passagère, infondée et déplacée. C'est aussi pourquoi, en général, les femmes ne savent pas bien dire non et faire respecter leur territoire. Elles sont en revanche très, voire trop, protégées par leurs peurs et peuvent apprendre et progresser puisque leur tristesse les autorise à se retourner sur leur passé. Quant à l'autorisation de la joie féminine, il suffit de prononcer "fille de joie" pour sentir à quel point l'association de ces deux mots est toujours mal vécues. Dans les faits, plaisir, loisir, détente et volupté sont encore difficilement accessibles à la majorité des femmes, bien qu'elles en aient de plus en plus le désir et c'est déjà un progrès.

Du coté des hommes, les petits garçons ont tellement serré les mâchoires pour retenir leurs larmes et éviter d'être ridiculisés dans la cour de récréation, que beaucoup d'hommes avouent ne plus savoir pleurer à l'âge adulte et en être aujourd'hui très frustrés. Et comme celui qui n'apprend pas de son passé est condamné à le reproduire, les hommes sont bien handicapés par cette interdiction de la tristesse. De la même façon, on ne doit pas avoir peur quand on est un garçon, n'est ce pas? Alors les jeunes garçons débranchent le signal d'alarme servant à signaler le danger pour ne plus ressentir leur peur, cette émotion si peu virile. Les statistiques parlent d'elles-mêmes: le plus grand nombre de morts accidentelles se trouve chez les garçons de 15 à 25 ans. En contrepartie, grâce à l'autorisation de la colère et de la joie, les hommes savent mieux faire respecter leur territoire, ce qui les fait traiter d'égoïstes par leurs compagnes. Ils s'accordent le droit aux loisirs et au plaisir, mais souvent en étant culpabilisés par celles qui ne savent pas arrêter de s'activer. Essayez donc de vous détendre avec une bonne bière devant un match de foot quand on tourne autour de votre canapé avec un aspirateur en marche!

Ainsi dans cette répartition figée des émotions entre les deux sexes, les femmes sont privées de moteur et d'accélérateur et les hommes de frein et d'embrayage. Ce n'est donc pas étonnant que les femmes, condamnées à faire de la "roue libre", soient si souvent dépressives et que les hommes sans frein ni embrayage, contraints d'accélérer toujours, finissent par casser leur moteur!

L'aspect familial

Au-delà de la société et de l'école, c'est la famille de l'enfant qui va effectuer la plus grosse part du travail d'anti-éducation des émotions. Chaque famille a son propre code de contrôle des émotions. Dans certaines familles, on hurle, on pleure, on gesticule, on claque les portes, on rit et on se réconcilie bruyamment. Dans d'autres, le ton est feutré et égal, tout haussement de ton est perçu comme une incongruité. Chacun porte son masque qui fait "bonne figure" en toutes circonstances.

Certains milieux familiaux interdisent l'expression de la joie ou de la colère, mais autorisent la tristesse et la peur. Dans d'autres foyers, on peut etre un peu triste, beaucoup nerveux mais pas du tout coléreux... Enfin, il arrive qu'un des membres de la famille se réserve le monopole d'une émotion chez lui. Surtout ne jamais énerver un coléreux, ni créer des inquiétudes à un peureux et encore moins chagriner un dépressif!

Ainsi, subissant les pressions conjuguées de son milieu familial et de sa société, l'être humain va peu à peu apprendre qu'il y a des émotions "autorisées" et des émotions "interdites", ainsi qu'un degré d'expression acceptable au-delà duquel les ennuis risquent de commencer.

Dernière mise à jour de cette page le 16/06/2009